2013-03-13T19:05:00+01:00

Le feuilleton 3/3

Publié par Fraise

Et voilà la fin de notre feuilleton... N'hésitez pas si vous avez des remarques / suggestions et cie. Merci bieeeeen (j'ai ptetre un truc pour le titre, mais j'vais attendre encore un peu pour voir si je trouve pas mieux)

 

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Pendant le repas, la conversation tourne autour de l’emploi du temps des heures et des jours à venir.

« On regarde quoi ce soir ?

- La Grande Vadrouille !

- Moi je veux voir Le Dernier des Mohicans !

- Bon, alors ce soir La Grande Vadrouille, et demain soir Le Dernier des Mohicans. Après-demain, on va voir les étoiles à Souclin ?

- Oui, s’il fait beau. Et cet après-midi ?

- On va à la clairière des Indiens ?

- Ou à la grotte !

- Comme vous voulez. On peut faire la grotte de Mandrin cet après-midi, et la clairière des Indiens demain. »

 

Tant de noms évocateurs de souvenirs qu’elle se réjouit de pouvoir revivre. Après le repas, c’est aussi en équipe qu’ils font la vaisselle : mon premier lave, mon second rince, mon troisième essuie et mon quatrième range. Et puis, c’est le temps calme. Elle se souvient que souvent, les garçons montaient dans la chambre pour faire du catch sur les lits jumeaux… Mais aujourd’hui, elle compte bien profiter d’un plaisir interdit aux grandes personnes, et qui lui manque terriblement : le coloriage. Ni une, ni deux, elle sort les feutres et les albums ! Elle s’installe au bout de la table de la cuisine, et se met à l’ouvrage, pendant que sa grand-mère fredonne en se préparant un thé.  

 

Le sifflement de la bouilloire, la  voix de sa grand-mère, la sensation de la présence de son grand-père dans la pièce d’à côté, les cris étouffés des garçons à l’étage… Elle se sent bien, comme rarement dans une vie d’adulte, hormis peut-être dans les bras d’un être aimé. En sécurité, dans un cocon de bien-être et de chaleur. Elle savoure ce moment en le laissant fondre sur sa langue, comme un bonbon à l’anis, jusqu’à trouver le petit grain qu’il faut croquer entre les incisives.

 

http://www.bonbon-foliz.com/produits/grd-bonbons-anis-de-flavigny-original.jpg

 

Du plus loin qu’elle s’en souvienne, elle n’a jamais su avec exactitude ce que faisait son grand-père dans le salon, pendant ces temps calmes. Elle pourrait, bien sûr, pousser un peu la porte et jeter un œil à l’intérieur. Mais est-ce que cela ne gâcherait pas la magie de ce souvenir ? Et même, est-ce que cette activité existe, dans son souvenir ? Puisqu’elle ne l’a jamais su, comment cela pourrait-il être dans sa mémoire ? Elle hausse les épaules, et saisit le crayon bleu. Un roulement de tonnerre sur les marches lui fait lever la tête : les garçons ont envie de prendre l’air.

 

Et voilà toute la petite compagnie, équipée de bottes, de lampes de poche (« Vous avez vérifié si elles avaient toutes des piles ? ») et d’anoraks, en route pour la grotte dite « de Mandrin ». Elle n’a jamais su comment s’appelait vraiment cette grotte, ou si elle l’a su, elle l’a oublié. De toute façon, cette grotte est celle de Mandrin, point. A l’entrée, au moment de pénétrer dans la bouche noire, elle a un moment d’hésitation : chauve-souris, araignée, humidité, obscurité, peurs d’enfant… Allons bon ! On y va tous ensemble ou on n’y va pas. C’est parti.

 

L’odeur de l’eau calcaire envahit ses narines. Le faisceau des lampes de poche éclaire par intermittence les parois blanchâtres, la mousse plus sombre, l’eau qui suinte. Il n’a pas plu ces derniers temps,  alors ils ne pataugent pas trop. « C’est un aqueduc romain… » se souvient-elle. Les voilà arrivés à la salle, la fameuse salle… Elle forme un coude entre les deux extrémités du tunnel, et ses parois sont en pente douce, juste assez pour pouvoir s’y assoir. C’est justement ce que font les enfants. Une fois installés, les lumières s’éteignent. Le silence est total. Et dans le noir s’élève, puissante et grave, la voix de leur grand-père…

 

Nous étions vingt ou trente      

Brigands dans une bande

Tous habillés de blanc

A la mode des, vous m'entendez...

Tous habillés de blanc

A la mode des marchands.

 

La première volerie

Que je fis dans ma vie,

C'est d'avoir goupillé

La bourse d'un, vous m'entendez...

C'est d'avoir goupillé

La bourse d'un curé.

 

J'entrais dedans la chambre,

Mon Dieu, qu'elle était grande !

J'y trouvais mille écus,

Je mis la main, vous m'entendez...

J'y trouvais mille écus,

Je mis la main dessus.

 

J'entrais dedans une autre,

Mon Dieu, qu'elle était haute !

De robes et de manteaux,

J'en chargeais trois, vous m'entendez...

De robes et de manteaux,

J'en chargeais trois chariots.

 

Je les portais pour vendre,

A la foire en Hollande. 

J'les vendis bon marché,

Ils ne m'avaient rien, vous m'entendez...

J'les vendis bon marché,

Ils ne m'avaient rien coûté.

 

Ces Messieurs de Grenoble,

Avec leurs longues robes,

Et leurs bonnets carrés,

M'eurent bientôt, vous m'entendez...

Et leurs bonnets carrés,

M'eurent bientôt jugé.

 

Ils m'ont jugé à pendre,

Ah ! c'est dur à entendre !

A pendre et étrangler,

Sur la place du, vous m'entendez...

A pendre et étrangler,

Sur la place du marché.

 

Monté sur la potence,

Je regardais la France,

J'y vis mes compagnons,

A l'ombre d'un, vous m'entendez...

J'y vis mes compagnons,

A l'ombre d'un buisson.

 

Compagnons de misère,

Allez dire à ma mère,

Qu'elle ne me reverra plus,

J'suis un enfant, vous m'entendez...

Qu'elle ne me reverra plus,

J'suis un enfant perdu.

 

Elle frissonne. Les notes profondes rebondissent en échos sur les parois lisses, et forment un chœur chaud et vibrant. Les enfants sont muets, attentifs, impressionnés. La chanson se termine mais se prolonge d’un bout à l’autre de l’aqueduc. Lorsqu’enfin la dernière note s’éteint, les lumières, elles, se rallument. Plus personne ne parle, le retour se fait en chuchotant les indications essentielles. Le soleil, dehors, leur fait plisser les yeux. Dans la voiture, les conversations reprennent peu à peu, des rires s’élèvent.

 

http://www.avant-pays-savoyard-tourisme.com/data/cms/image/News%20N%C2%B01%20printemps%202008/CCVG_080410_SilhouetteMandrin_.jpg

 

Au retour, les quatre gosses montent à l’étage, réclament les chapeaux de cow-boy rangés au grenier, et ressortent aussitôt pour profiter encore un peu des températures estivales. Au passage, ils saisissent un sac plein de coquilles de noix mangées la veille, et gardées en guise de bateaux. Retour au lavoir pour une nouvelle séance de navigation. Cette fois, elle participe activement au plaisir de voir les coquilles dévaler les deux cascades successives. Ses baskets sagement disposées sur le muret, elle trempe ses pieds dans l’eau glacée et bat des jambes. A nouveau, il fait faim, et la file indienne de petits cowboys remonte la rue. Pieds nus, elle apprécie la sensation de l’asphalte chauffé par le soleil sous ses orteils.

 

Après le repas du soir (des crêpes !), le rituel cinématographique : chacun son fauteuil, tous devant le film ! Pelotonnée dans son duvet bleu, comme la chenille d’Alice au Pays des Merveilles dans son cocon, elle se prépare à revoir La Grande Vadrouille, qu’elle n’a pas vu depuis… la dernière fois qu’elle est venue chez ses grands-parents en vacances : des années-lumière ! Dans la pénombre, les rires des enfants et des adultes se mêlent aux onomatopées funèsiennes.

 

Quand les dernières notes de La Damnation de Faust s’éteignent, les yeux pleins de sommeil, les quatre bambins montent lourdement les marches de l’escalier et s’écroulent dans leurs lits respectifs : Mathieu à droite, Tim en face, au fond, et Pierre et elle dans les lits jumeaux. Leur grand-mère les a suivis, et s’arrête près de chaque chevet pour que chacun des enfants lui raconte un petit secret. Quand elle vient à son chevet, elle hésite. Son secret, c’est qu’elle vient du futur, et que rien de tout cela n’est réel. Doit-elle le confier à sa grand-mère ?

« Mamie, quand tu seras plus vieille, tu seras toujours aussi gentille. »

La grand-mère, pensant que l’enfant lui pose une question, répond : « Oui, bien sûr, c’est promis. »

 

C’est au tour du grand-père de venir embrasser chacun des enfants. Quand il s’assoit à son chevet, il caresse l’arrière de son oreille avec son grand pouce, et elle retrouve cette sensation de bien-être inimitable de l’enfant en sécurité. Demain matin, elle se réveillera tôt, au son du klaxon du boulanger, qui baratinera sa grand-mère en lui tendant un Malabar… Ses yeux se ferment, et elle sombre dans un doux sommeil…

 

http://spirite.free.fr/images2/sujet83/r%EAve.jpg

 

Elle ouvre les yeux, et la voilà de nouveau dans le cabinet du psy-thérapeute-quelque-chose. Il est assis, devant elle, comme si rien ne s’était passé depuis qu’elle avait regardé dans cette boule étrange. Et toujours ce sourire qui flotte sur son visage. Mais cette fois, elle sourit, elle aussi. Le sentiment de confort et de bien-être ne l’a pas quittée, il la berce encore.

 

« Comment vous sentez-vous ?

- Bien. Comme je n’avais pas été bien depuis une éternité. C’est si simple, une vie d’enfant…

- La séance est donc terminée. Je vous donne rendez-vous la semaine prochaine, même jour, même heure ?

- C’est noté. »

Il se lève, fait mine de la raccompagner à la porte. Elle prend le temps de remettre son manteau, d’ajuster son sac sur ses épaules, lui serre chaleureusement la main, lui sourit à nouveau.

« Merci »

Il ne répond pas, mais lui sourit un peu plus largement avant de refermer la porte sur elle.

En dévalant les marches, elle regarde l’heure sur son téléphone, machinalement.

Il est 17h01.

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