2013-03-12T19:36:00+01:00

Le feuilleton 2/3

Publié par Fraise

Et puis, peu à peu, ses sensations se stabilisent. Elle sent le sol, bien stable, sous ses pieds, une petite brise sur son visage. Elle n’entend plus que le doux bruissement d’un petit jardin, et ne sent plus qu’une odeur familière de village, avec son cocktail si particulier de nature et de voitures. La vue est le dernier sens à revenir à la normale. Pendant quelques instants, elle fixe un paysage sans pouvoir l’identifier, comme si son cerveau ne parvenait pas à analyser les informations transmises par les yeux. Voilà. C’est bon. Mais, que… ?

 

Elle est sur un parking bordé de verdure. Un cabanon de bois se dresse au-dessus de sa tête, sorte d’abri pour les usagers du bus ou du car scolaire. Quelques voitures sont garées le long de la place goudronnée. Un peu plus loin, un mur de pierres sèches s’élève, et, au-delà, une maison aux volets vert sapin. Une maison qu’elle connaît parfaitement. Elle se retourne. L’éléphant. Non, elle ne rêve pas ! 

 

« Intéressant… » fait une voix masculine.

Elle se tourne à nouveau, et lève la tête pour regarder le thérapeute. Attendez une minute… Pourquoi a-t-elle besoin de lever la tête ? Elle la baisse immédiatement, et s’aperçoit qu’elle est plus bas que d’habitude, par rapport au sol. Ses mains sont plus petites, moins potelées. Pour une fois, elle voit ses pieds sans peine, et pour cause : elle n’a plus de poitrine, plus de ventre ! Elle est vêtue d’un t-shirt jaune et d’un short en jeans. Quand elle porte la main à ses cheveux, ils sont coupés en un carré court, juste au-dessus des oreilles.

 

« Où sommes-nous, au juste, jeune fille ? 

- A Bouis… Commune de Villebois… Mais qu’est-ce que vous m’avez fait ?

- Qu’y a-t-il d’important pour vous ici ?

- La maison de mes grands-parents. Celle que je considère comme ma maison d’enfance, puisque je n’en ai pas, à force de déménager… Attendez, quel âge j’ai ?

- Vous avez 10 ans, nous sommes à l’été 1997. C’est très intéressant que vous nous ayez ramenés à cette époque et à cet endroit. La plupart de mes patients ne vont pas si loin dans le passé.

 

- Non mais attendez, vous voulez dire qu’on a VOYAGE DANS LE TEMPS ?

- En fait, nous n’avons pas vraiment voyagé dans le temps. Nous sommes dans une sorte de dimension parallèle, celle de votre mémoire. Nous sommes dans une partie de votre cerveau qui s’est incarnée. Ainsi, il n’est pas possible d’agir sur ce que nous revivons actuellement. Par contre, vous, vous allez le revivre pleinement. C’est ainsi que fonctionne la thérapie : je vous aide à vous remémorer, en revivant des éléments de votre passé, mais avec votre conscience d’adulte, pour comprendre ce qui vous arrive, avec le recul. Lors de la première séance, en général, je vous fais revivre un moment très heureux de votre vie : les gens qui viennent me voir sont très malheureux. Avant d’entamer un vrai travail, ils ont besoin de se ressourcer, pour retrouver des forces. »

 

Ils restent un moment silencieux. Elle se tord les mains, pour s’habituer à leur taille. Regarde les lieux qui l’entourent, et constate les légères différences avec son souvenir le plus récent. La couleur des volets, surtout. Le parking est aussi moins bien aménagé qu’en 2013. Quand elle regarde en direction de l’éléphant, cette colline à la trompe rocheuse, elle aperçoit le chien-mouton qui la fascinait quand elle était enfant, celui qui courait dans le jardin en face du lavoir.

 

« Qu’est-ce que je suis censée faire ? » ose-t-elle de sa petite voix d’enfant.

« Vivre ce moment, et en profiter. Je vais m’éclipser, et vous laisser revivre ces moments en paix. Je reviendrai quand j’estimerai que la séance est terminée. »

 

Elle prend une profonde inspiration en fermant les yeux. L’odeur de l’herbe et des fleurs sauvages envahit ses sens, et quand elle rouvre les yeux, le thérapeute a disparu. Alors… Si c’est l’été 1997, ce doit être un de ces étés avec ses cousins et son frère. Ils doivent être au lavoir. Ses pieds chaussés de baskets blanches se mettent en marche, et elle se dirige vers ce monument de son enfance, à nouveau plein d’une eau jaillissante et chantante. Oui, ils sont là, les trois garçons. Comme c’est étrange de les revoir si jeunes…

 

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Son cousin Timothée a les lèvres bien plus bleutées qu’aujourd’hui. Il a l’air fatigué, et si maigre ! Elle avait oublié à quel point il était fragile à cette époque. Son plus jeune cousin Mathieu, par contraste, est rayonnant comme un soleil blond. Costaud pour son âge, il s’amuse à jeter des bateaux-bâtons dans l’eau, pour les regarder dévaler la cascade finale. Tim le regarde, un peu à l’écart, assis sur un muret. Sur le petit pont, Pierre fait jaillir de l’eau avec ses mains, en direction de son cousin Mathieu. Plus jeune et plus petit, ses cheveux blonds et bouclés encadrent un visage angélique, avec ses grands yeux bleus et ses dents du bonheur. Le grand finit par s’agacer des chicanes du petit, et s’élance vers lui pour le faire cesser. Elle sourit, se rappelant des chamailleries constantes des deux garçons. Les deux blondinets se bagarrent gentiment, et finissent par revenir à leur occupation première : lancer des bateaux de bois du haut du lavoir. Pierre, lui, s’amuse à lancer des petits cailloux, tentant vainement de faire des ricochets, comme il a  vu son grand-père le faire sur le Rhône.

 

Elle lève le visage vers le soleil, et ferme les yeux, profitant de ce moment retrouvé.

« Bon, on rentre ? Je commence à avoir faim, moi… » Elle rouvre les yeux et regarde son aîné qui vient de parler.

« Allons-y »

 

D’un bond, elle descend du muret et se dirige à la suite de ses cousins vers la maison aux volets verts. Son frère lui emboîte le pas après un dernier ricochet dans l’eau. Les quatre enfants remontent la rue en file indienne, les pieds écartés de part en d’autre du petit caniveau, longeant le mur de pierres sèches qui borde le jardin de curé de leur grand-mère. En voyant les trois portes vert forêt qui encadrent l’escalier de pierres, elle énumère, comme à chaque fois : la cave à l’éléphant, c’est la plus grande, ensuite la cave aux ours, et la cave aux loups, celle où ya le vin. Enfant, elle ne prenait pas la pleine mesure de la facétie que représentent ces dénominations. Elle reconnaît bien là l’esprit antithétique de son grand-père, qui nommait « Blanchette » le chat noir et « Noiraud » le chat blanc, petites statues trônant sur son bureau.

 

Les petits pieds grimpent les marches d’un gris pâle, légèrement rosé. Quatre mains droites s’agrippent à la rambarde en fer forgé, accrochant au passage les volutes du chèvrefeuille qui s’y enroule tous les étés. Mathieu, en tête, agrippe la poignée ronde et dorée, la tourne et pousse vigoureusement la porte d’entrée, qui s’ouvre dans un grincement inimitable. Du salon, une voix grave s’élève :

« Alors, comment va notre lavoir ? »

« Ben l’eau est super froide ! » s’exclame un des garçons, alors qu’elle-même s’amuse à observer les petits détails qui ont changé dans la cuisine. Des bruits de pas, et leur grand-mère apparaît au détour de l’escalier. Comme elle a l’air jeune ! Quand on connaît bien les gens, on ne les voit pas vieillir, mais quand on les redécouvre avec 15 ans de moins, on les voit rajeunir. Son sourire rassurant embrasse les quatre enfants.

 

« Vous aviez faim ? Ca tombe bien, le repas est prêt, on peut manger. Vous mettez la table ? » Aussitôt les gamins s’affairent, chaque chose à sa place, et les couverts, et les assiettes jaunes, et les verres, et la carafe d’eau… qui est vide.

 

« Je vais en chercher ! » s’écrie-t-elle aussitôt. Cela fait bien longtemps, en 2013, qu’elle n’était plus allée chercher l’eau de la fontaine. Il faut dire que depuis, ils l’ont décrétée non potable, et que seuls les chevaux de passage par le village l’été peuvent profiter de sa fraîcheur. Elle saisit la cruche rouge et blanche, se dirige vers la porte, puis l’escalier, et tourne le coin de la maison. Elle est bien là, la fontaine qui donne son nom à la rue, gazouillant son glou glou familier. Elle trempe sa main dans l’eau fraîche du bassin, se débarbouille le visage, puis se tend vers le jet continu, et reste là, attendant que le son de l’eau lui indique que la carafe est pleine. A deux mains, elle la récupère, en essayant de ne pas se mouiller, et retourne vers la maison, plus lentement, car le fardeau est bien lourd pour ses bras d’enfant de 10 ans.

 

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Quand elle entre à nouveau dans la cuisine, son grand-père est assis sur le banc, du côté du poêle et se sert un verre de vin du Bugey. Sa grand-mère s’affaire devant la gazinière, rectifiant savamment l’assaisonnement. Tim est assis en bout de table, tripotant sa serviette de table. Mathieu et Pierre sont assis l’un en face de l’autre, mais trouvent tout de même le moyen de se chamailler à coups de pieds sous la table. Elle dépose le pot à eau sur la table, près de son grand-père qui la remercie, et va s’asseoir à droite de son cousin Tim. Au-dessus de sa tête bourdonnent quatre mouches, qui font la ronde autour de la lampe.

 

« Ah… Nos amies sont revenues vous voir cet été, les enfants ! Voilà Adeline la rapide, Ophélie la rêveuse, Ermeline la pointilliste et… où est-elle… Ah, la voilà : Emerencienne, l’aînée, la sagesse même ! » Son grand-père, comme à son habitude, déchiffre ce qui les entoure en y saupoudrant un brin de magie. Lui aussi a l’air incroyablement jeune, et rayonnant. Elle remarque à quel point il est athlétique, grand et fort. Il a toujours dégagé une impression rassurante...

 

(à suivre...)

 

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