2012-02-09T10:22:00+01:00

Aime

Publié par Fraise

calli.jpgC'est un endroit à l'image de son propriétaire. Ancien, avec ce charme de l'ancien. On dirait une racine d'arbre polie par le temps. Craquements du plancher. Courant d'air frais en plein hiver, sauna en plein été. En entrant, l'odeur de tabac à pipe saute aux narines. Elle m'évoque mon père, les Landes, un grésillement, la couleur rouge-orangé du tabac qui grille, la douceur du bois sculpté.Un souvenir chaud et rassurant.

 

Et il arrive, petit homme rabougri, jambes de jockey, moustache. Faux air d'un Jean Rochefort qu'on aurait laissé se déssécher au soleil. Lunettes rondes, nez rond, ventre rond. Un peu bourru, à l'ancienne. Des fauteuils de cuir craquelé, une table de massage qui a vécu, une couverture chauffante. France Info, ou du jazz.

 

Je me déshabille rapidement, m'allonge sur le dos. La chaleur de la couverture est bénéfique après le vent glacial du dehors. Il commence toujours par les pieds et les jambes. J'ai l'impression d'être un morceau de bois, moi aussi, tellement je craque et je grince. Il souffle, comme s'il avait sa pipe dans la bouche et qu'elle l'empêchait de respirer. Quand il vient s'occuper de mon ventre ou de mes bras, je détourne le regard vers la reproduction du tableau de Van Gogh "Nuit étoilée". Je me demande toujours si c'est lui qui l'a peinte. J'aime ce tableau, parce qu'il ne ressemble pas vraiment à l'original. Il en fait ressortir les reliefs et les couleurs.

 

Mais ce jour-là, le tableau n'est plus là. A sa place, un dessin au fusain. Des fesses de femme, un drap qui en glisse, tenu du bout des doigts par des mains d'homme. Au début, je suis gênée. Il y avait déjà une peinture de femme du XIXème, avec un immense chapeau lui cachant le visage, les seins nus. Et un autre tableau, dans un paysage désert, avec une femme aux seins nus, une autre nue, de dos, soulevant ses cheveux dans un geste gracieux, et un homme en blouse blanche, ressemblant étrangement au propriétaire des oeuvres, tenant deux poupées de femmes nues dans les bras. Et ses remarques sur ma chute de reins, le fait que j'ai été gâtée par la nature côté pectoraux.

 

Je ressens toujours un mélange de fascination et de gêne face à la nudité, une forme de pudeur coupable. Mon premier réflexe est la honte, presque enfantine. Puis l'adulte en moi prend la parole, pour me raisonner. C'est un homme qui aime les corps, les corps de femme. Il aime aussi l'art. Et ces tableaux sont harmonieux. Le corps de la femme est sublimé par ces oeuvres très personnelles. Et il est très professionnel, pas de gestes ou de regards déplacés. Il pourrait être mon grand-père.

 

Mes yeux s'attardent sur le nouveau tableau. Cette Vénus callipyge sans visage me fascine. Le talent du dessinateur pour faire ressortir les reliefs, les formes, les ombres, le mouvement de ce drap. La délicatesse des mains d'homme, qui caressent sans prendre possession. La beauté pleine et entière de ces fesses généreuses. La cambrure de la chute des reins, timide et sensuelle. Le visage dit beaucoup de choses, ment, dissimule, s'exprime. Mais ce fessier est. Il occupe l'espace du tableau, sans message, sans mensonge, sans s'imposer. Il s'épanouit simplement sous le regard de l'artiste, et sous le nôtre.

 

En marchant dans le froid pour rentrer chez moi, je me demande, un peu bêtement, si mes fesses sont ausi jolies que celles de la femme qui a posé pour le tableau. Et soudain, je comprends que la beauté de ce tableau ne tient pas au modèle. Il est possible qu'il n'y ait même pas eu de modèle. La beauté de ces fesses sublimes tient au regard du dessinateur, et à celui du spectateur.

 

Il ne tient qu'à moi de poser ce même regard admiratif et bienveillant sur le monde, sur les personnes qui m'entourent, et sur moi-même, tant il est vrai que tout ce qui existe contient une part de beauté.

 

"Reviens en toi-même et regarde : si tu ne vois pas encore la beauté en toi, fais comme le sculpteur d'une statue qui doit devenir belle ; il enlève une partie, il gratte, il polit, il essuie jusqu'à ce qu'il dégage de belles lignes dans le marbre (...) Aie confiance en toi (...) ; fixe ton regard et vois. Car c'est le seul œil qui voit la grande beauté."

Plotin

 

 

(Divagation à partir du mot "Callipyge", proposé par Jérôme ^^)

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commentaires

jerome 09/02/2012 13:11


Chaleureuses divagations.


Note pour moi-même : Vite aller voir si le CNED propose Kiné par correspondance...

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